Francine Delamare & Sylvie Passerieux : Les copines des Eighties

dsc_3517Nées dans les années soixante, Francine Delamare et Sylvie Passerieux sont de la génération des Eighties, celle de leurs vingt ans. Peter et Sloane cartonnaient au Hit-parade sur Radio Périgord avec « Besoin de rien, envie de toi », avant que ne tombe le Mur de Berlin et que Boulazac entame sa plus grande mutation, celle qui donnera naissance à l’Agora.

C’était il n’y a pas si longtemps et déjà c’est un autre temps, un autre monde. Les années quatre-vingt, celles qui reviennent à la mode. Le minitel explosait et Canal plus disait bonjour. Le chômage et le Sida frappaient déjà une jeunesse toujours insouciante et généreuse. On vibrait avec le film Flashdance et on découvrait l’odieuse famille Ewing qui habitait Dallas…

Mais, à Boulazac, plus exactement à la Cité Bel Air, la vie était encore celle de la mesure et des saisons joyeuses. Les américains de la Grande Guerre étaient presque oubliés et l’on continuait à aménager les derniers baraquements qui voyaient s’insérer entre eux des bâtisses coquettes et aux dimensions humaines.

Dans sa maison du 18 de la rue John Kennedy, Sylvie Passerieux retrouve son amie d’enfance et d’adolescence, Francine Delamare. La première est née en 1964, la seconde en 1962. Un Lion et un taureau… le feu et la terre. Elles croquent toujours la vie avec les yeux pétillants de celles qui ont fait les quatre cents coups. Nous sommes entre François Truffaut et Claude Sautet. Entre une vague qui est toujours nouvelle et une nostalgie sortie du film Vincent, François, Paul et les autres.

Toutes deux sont un de ces couples d’adolescentes mythiques de nos provinces, des filles devenues femmes avec chacune leur destin et qui ne se sont jamais vraiment séparées. Alors, quand on leur demande ce que représente ce bout de planète qu’est la Cité Bel Air, les yeux s’enflamment, les langues tournent dans tous les sens et les mains s’agitent.

« J’aime ce quartier, il m’apaise »

Francine Delamare

Francine Delamare

Née dans une famille de cinq enfants, d’un père agent hospitalier et d’une mère employée à EDF, Sylvie Passerieux empruntera le chemin des écoles du quartier avant de devenir employée à la Clinique du Parc, à Périgueux. Elle élèvera une fille sans jamais se résoudre aux liens du mariage ; question de principe ou de destinée. Sa maison actuelle est celle qu’elle a reçue de ses parents et ne s’imagine pas vivre ailleurs. Une maison qui s’est agrandie à partir de l’un de ces baraquements de l’armée américaine à la signature encore visible.

Francine Delamare est issue d’une fratrie de neuf enfants, dans une maison de la rue de Chicago ; le père était agent des Ponts et chaussées, gardien d’une des dernières écluses, au bassin, à Périgueux. ; Il fut un adjoint du maire de Boulazac, Lucien Dutard, un homme qui a marqué par sa bienveillance au delà des limites communales. Outre son rôle de gardienne du temple familial, sa maman travaillait dans un restaurant du quartier, celui de la famille Coursier.

La famille Delamare est arrivée sur le quartier de la Cité Bel Air lorsque sonna la fin des Rues Neuves à Périgueux, au milieu des années cinquante. Francine, ses « humanités » accomplies, quitta quelques temps les lieux avant de revenir, rue des Belges, en 1974, et repartira encore avant de retourner dans le quartier de son enfance entre 2000 et 2011. Actuellement, elle ne vit pas loin, dans un autre quartier de Boulazac et travaille depuis 1982 à la mairie.

Quand on demande aux deux copines ce qui les attache à ces lieux, elles rient de bon cœur comme si la question était à la fois incongrue et la réponse évidente. Pour Sylvie Passerieux : « J’aime ce quartier, il m’apaise. » Pour Francine Delamare : « Je me sens chez moi, toutes les rues, toutes les maisons, et les familles qui y vivent encore sont autant de souvenirs, le plus souvent heureux, même très heureux. » Sylvie reprend : « Quand je vais dans des commerces ou des administrations à Périgueux je trouve presque toujours une personne ayant un lien avec la Cité Bel Air. Il y a un côté fratrie, presque clanique. »

Solex, mobylette et bataille de prunes

Les deux femmes, complices jusque dans les secrets partagés, ne se sont jamais souciées de l’histoire du quartier jusqu’à il y a peu. « C’est vrai que les noms de rues ont toujours été, pour nous, un voyage permanent, une marque de fabrique qui nous donnait une sorte d’originalité merveilleuse » explique Sylvie.

Et puis, il y avait la guinguette de Barnabé qui brillait encore de tous ses feux, de tous ses lampions et de son juke-box, du bowling et du golf miniature, de sa rotonde où on se retrouvait entre jeunes, sous les yeux attentifs du maître des lieux, le père Foussard.

Sylvie et Francine évoquent les bandes de jeunes que les parents tentaient de suivre, car il y avait dans toutes les familles une solidarité sociale naturelle. « C’était, raconte Sylvie, le temps du solex et de la mobylette. On se réunissait dans la rue et les parents, derrière les rideaux, suivaient nos premiers émois.

Il faut s’imaginer que l’on vivait beaucoup dans la rue et que les jeunes étaient nombreux. Nous étions les enfants du Baby boom… » Ce que confirme Francine : « Tout se savait mais il y avait des rituels et des codes entre les familles, nous nous sentions libres, mais nous savions respecter l’harmonie du quartier. Lorsque nous rencontrions les jeunes de notre génération, ceux du Gour de l’Arche ou de Chamiers, nous mesurions combien nous étions à l’écart des dérives d’une jeunesse déracinée et soumise à elle-même. Nous préférions d’ailleurs rester entre nous. »

Les Eighties annoncent un monde nouveau

Toutes les deux admettent, en éclatant de rire, quelques vertes incartades tels ces courses de solex entre Barnabé et le pont des barris, situé à Périgueux ; des engins débridés pétaradant sur la rive

Sylvie Passerieux

Sylvie Passerieux

gauche de l’Isle. C’est encore une mémorable bataille de prunes qui avait laissé la rue tâchée durant plusieurs jours et entrainait quelques réprimandes. Ou, encore, l’habitude de couper et ramasser les fleurs des haies de jardin « celles qui dépassaient dans la rue » souligne coquine Sylvie.

En ces années où Jean-Jacques Goldman aligne ses mélodies brutes à l’acoustique imprégnée de blues, qu’il chante « déchirées nos guenilles, de vauriens, les fers à nos chevilles, loin bien loin », le glamour est encore à portée de ces Boulazacoises nécessairement en fleur et qui affichent dans leur jean et avec leur sweat shirt une cool attitude qui admettait aussi bien « La Croisière s’amuse » que « Le Père noël est une ordure ». Quelques personnages à la « Pagnol » s’accrochent à une petite société qui ne voit pas les changements arriver.

C’est un certain colonel, que l’on disait liquidateur des affaires de François Mitterrand et que l’on venait voir pour le coup de piston qui arrangerait un service militaire encore actif ; une femme à la poitrine et au cœur généreux, qui recevait beaucoup trop, pour ces jeunes adolescentes qui n’y comprenaient décidément rien à ces « vieux » ; le « Léo Mortessagne » qui fabriquait ses vielles dans la rue et profitait des allers et venues des voisins pour échanger quelques nouvelles.

La figure tutélaire de Lucien Dutard, l’instituteur et le maire, transpire comme toujours, avec ses chaussettes mises à sécher sur le radiateur et ses façons paternelles de surveiller l’orthographe de tous, sachant tout sans rien dire, mais avec le souci de veiller à ses ouailles.

Il y avait encore le père Foussard qui, d’après Francine : « Comme nous n’avions pas de matériel pour partir camper, nous prêtait le sien… » Et, si la fête foraine venait de vivre sa dernière édition à la fin des années soixante-dix, les enfants et les adolescents continuaient la vente de crêpes et la tombola au profit des écoles.

Oui, ces années quatre-vingt annonçaient des temps nouveaux même si les jeunes de la Cité Bel Air continuaient à fréquenter la guinguette et les cinémas de Périgueux, presque comme leurs parents.

On the Road Again

Comme tous les jeunes, les adolescents de leur époque, Francine et Sylvie se sont arrimées aux années quatre-vingt avec toute la fougue d’une génération de femmes pour laquelle les combats des suffragettes et des féministes, ont entrouvert quelques libertés.

C’est aussi une résonance de l’après 68 qui n’est pas encore résigné. La ville de Boulazac entame sa métamorphose et la Cité Bel Air s’assoupit tout en regardant les fermetures des épiceries et des bars se multiplier. Même le mythique Moulin Rouge disparaît ainsi que ses ailes démontées et en voie d’oubli. Le temps des légendes est arrivé.

A la fin de la décennie, un centre ville est inauguré, entre le vieux bourg et la Cité Bel Air ; l’annexe de la mairie est progressivement désertée. Francine en assurera la dernière permanence en 1997. Un siècle et un millénaire se consomment et les anciens s’en vont avec leurs histoires et leurs souvenirs dans une gibecière à l’utilité brimée. Francine et Sylvie, à leur façon, comme les autres de leur génération, entrent dans la vie active et familiale, comme jadis leurs grands-parents et leurs parents, ou presque.

La période d’euphorie des eighties connaît ses premiers hoquets et si Michel Drucker est toujours à l’affiche sur les écrans de télévision qui s’agrandissent démesurément et que les téléphones portables s’imposent, la Cité Bel Air semble promise à d’autres aventures où l’ombre des américains et le renouveau de la guinguette deviennent un patrimoine commun si singulier et si réservé.

Peu à peu, le monde ouvrier cède devant une classe moyenne qui veut apprendre et partager cette sérénité des lieux et des gens. Une filiation entre deux mondes et entre deux époques qui se cherche et sur laquelle les quinquagénaires, ceux des eighties, sont attachés. On entendrait presque l’étoile des ces années-là, Serge Gainsbourg, chanter « Les enfants de la chance » ou, encore, Bernard Lavilliers interprétant On the Road Again.

Pour Francine, Sylvie et les autres, les paroles continuent de danser dans leurs yeux et c’est tout un pan de la culture de ce fragment de la France qui scintille dans cette « conquête de l’Ouest » inachevée.

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Photos et texte : Pascal SERRE. Avec le concours de la Ville de Boulazac