Ginette Garreau: boulot, danse et pédalos

Ginette GarreauA 89 ans Ginette Garreau conserve une allure pimpante et un œil malicieux. Fille d’un ancien conseiller municipal de Lucien Dutard, maire de Boulazac, l’ancienne ouvrière reconvertie en commerçante a bien connu les fastes heures de la guinguette de Barnabé. Très vite les couleurs du présent effacent la teinte sépia du passé.

Arrivée dans le quartier de la Cité Bel Air à l’âge de sept ans, en 1932, Ginette était la seule fille d’une fratrie de cinq enfants : la famille Desage. A l’époque le quartier était avant tout celui des jardiniers et des premières maisons construites sous l’impulsion du Ministre Louis Loucheur. Ces dernières bien reconnaissables par leur architecture commune devaient répondre à la crise du logement de l’époque. On les retrouve plus particulièrement dans les quartiers ouvriers tels que la Cité Bel Air à Boulazac ou encore Le Toulon à Périgueux.
« Les rues n’étaient pas goudronnées, l’éclairage public se réduisait à une ou deux lanternes, et le tout à l’égout comme on disait n’existait pas. Pour les commodités nous allions au fond du jardin et pour se doucher nous prenions le savon et la serviette et nous rendions à la Guinguette » dit Ginette avec un regard malicieux et presque coquin.
Dans sa maison à l’angle des rues des Bains et Branly, Ginette a l’élégance d’une dame qui entend être courtoise avec la vie. On pourrait reprendre avec elle les paroles de Jean Ferrat : « On ne voit pas le temps passer… » On ne comprendra jamais assez combien le culte des anciens peut être apaisant, rassurant.

« Oh la guinguette ! C’était là où nous allions le samedi soir et le dimanche »

Ginette Garreau et son mariDans ce début des années trente, son papa, Marcel Desage, est déménageur, spécialiste en déménagement de pianos, dit-on. Puis il entrera dans une entreprise de goudronnage bien connue dans la ville, chez Cochery où il achèvera sa carrière. Maman, elle, s’occupera de la fratrie et du ménage. Une leçon de vie que retiendra Ginette lorsqu’elle épousera son amoureux, quand l’heure sera venue.
A 14 ans Ginette est mise au travail dans une conserverie située rue du Clos-Chassaing à Périgueux. « C’était la conserverie Laforest, explique-t-elle, on travaillait dur mais c’était ainsi pour tout le monde. J’y allais avec le vélo que mes parents m’avaient acheté. Plus tard j’ai travaillé dans une usine de chaussures, rue du Bac, à Périgueux, Coulaud et Subrenat. Quand je me suis mariée j’ai naturellement suivi mon mari et je me suis occupée à l’aider et à élever nos deux enfants. »

Et la Guinguette dans tout cela ? « Oh la guinguette, avant que je sois mariée, c’était là où nous allions le samedi soir et le dimanche. On se retrouvait entre copines pour danser. A l’époque c’était le paso doble, le tango, la java et bien sur la valse. Il fallait être bien habillée. Foussard, le père, veillait à ce que les garçons et les filles soient corrects. Il ne fallait pas s’asseoir sur les genoux des garçons. On buvait des jus de fruits, de la bière et le panaché maison. Parfois on amenait le panier repas. Mais on riait bien. »

« Quand les allemands venaient à la Guinguette, je partais »

Ginette se rappelle quand on a annoncé à la Guinguette la libération de Périgueux : « C’était un dimanche, un gradé est monté sur une table et a dit que Périgueux était libéré. Nous sommes tous rentrés chez nous avant de nous retrouver sur les boulevards où on amenait les collabos. » Quand on demande à Ginette si elle était heureuse ce jour-là : « Oh que oui ! Les allemands stationnaient dans les casernes du 35ème d’artillerie ; Sur le trajet que je prenais pour rentrer de mon travail, et je n’étais pas fière, un soir un soldat allemand m’a suivi, j’ai eu peur et j’ai demandé à un passant de m’accompagner. Quand les allemands venaient à la Guinguette, je partais. »
Dans les années de l’après-guerre le quartier de La Cité Bel Air connaîtra une urbanisation et découvrira progressivement les bienfaits de la « reconstruction ». Les jardins disparaissent peu à peu pour céder la place à de petites maisons et les anciens baraquements laissés par les américains en 1918 sont restaurés. La vie de famille reste importante, un des piliers de l’ordre social, comme on dit aujourd’hui. Ginette : « Tout le monde s’entendait bien. La vie s’organisait entre le travail et la famille. On se rendait toujours à la Guinguette où l’on découvrait le mini-golf. On faisait du pédalo, on allait de l’autre côté de la rivière, par le bac, à Trélissac. »

« Les fossés des rues qui n’étaient pas encore goudronnées et sans caniveau »

Ginette GarreauLa famille était sacrée. On se retrouvait pour les fêtes de Saint-Georges à la recherche des précieux escargots dans les fossés des rues qui n’étaient pas encore goudronnées et sans caniveaux. Ensuite, on les dégustait entre nous. Chaque 15 août, toute la famille se retrouvait sous la tonnelle du jardin pour un grand repas. Nous étions jusqu’à vingt-cinq.
Puis, au moment des vendanges, nous avions une petite vigne, le raisin ramassé, nous déjeunions toujours sous la tonnelle. La famille et même parfois les voisins les plus proches étaient présents. »
Ginette interpelle son neveu, Francis Desage : « Mais tu t’en rappelles ? Tu étais petit… » Le président de l’association Les Amis de Barnabé, caresse sa moustache, sourit : « Oui… ce sont de bons souvenirs… c’est un peu ce que nous voulons recréer avec l’association : une ambiance de solidarité et de convivialité. »
Ginette Garreau fut (presque) de toutes les fêtes de ces années au cours desquelles la Guinguette de Barnabé était le lieu privilégié des rencontres de toutes les générations : « on retrouvait les gens du quartier mais aussi les jeunes de Périgueux qui venaient. Quand j’ai eu mes enfants, je les y amenais. L’ambiance était très familiale. »
Entre 1955 et 1980, Ginette devenue une « Garreau » accompagnait son mari sur le marché de la place Francheville à Périgueux ; Forains, ils y vendaient des chaussures. Elle en a connu des Périgourdins ! C’est durant cette époque que le quartier de la Cité Bel Air s’est véritablement transformé pour devenir un lieu résidentiel prisé.
« Un jour on m’a demandé de me présenter à un concours de Miss ; c’était la mode ; je n’ai pas voulu. » C’est vrai que la future mariée était très jolie. Mais Marcel, déjà, veillait à sa Belle.
« Aujourd’hui, raconte Ginette, le quartier n’a plus rien à voir avec ce que j’ai connu. C’est la ville… avec tous ses avantages. On ne va plus au fond du jardin pour les commodités, on a la douche, les rues sont bien éclairées et goudronnées. » L’ancienne championne de course à pied qu’elle fut, attend le renouveau de la guinguette de ses jeunes années : « C’est un lieu magique que la famille Foussard a su entretenir. J’ai vu grandir les marronniers, disparaître les bals, les premières tables et bancs en bois rouge et blanc, mais la Guinguette a toujours été là. »
Ginette et Marcel, à la belle saison et quand le camping était bondé, louaient une de leurs chambres à des touristes de passage : « c’était pour dépanner » dit-elle. Et de reprendre : « Le camping mettait une ambiance dans le quartier. Il avait beaucoup de passages de voitures et même si nous n’avions pas beaucoup de contacts avec les vacanciers cela faisait un peu rêver… Car, pour nous, il n’y avait pas de vacances. »

Huit décennies plus tard…

Ginette, veuve, entourée de ses enfants et petits-enfants habite toujours dans le quartier. Une autre maison que celle connue au départ. Une maison comme on les faisait dans les années soixante.
Ginette : « Je suis bien ici. J’ai tout ce qu’il me faut. Mais je ne danse plus. Evidemment, quand j’ai appris la fermeture de la Guinguette, j’ai eu un pincement au cœur. Alors quand j’ai entendu qu’elle était rachetée par la mairie et que l’histoire allait se poursuivre cela m’a fait plaisir. Des lieux comme celui-ci il n’y en a plus… »

C’est l’heure du café. Ginette est soulagée : « Oh mais vous avez remué trop de souvenirs et j’ai la tête vide. » Les yeux sont toujours aussi pétillants et on devine combien cette vie si bien réglée et ordonnée s’est sagement accommodée du temps qui passe. Alors, bien sûr, comme le chante Jean Ferrat, le poète : « Et l’on n’étend plus aux fenêtres qu’une jeunesse à repasser… » Mais, aussi, avec Ginette on pourrait clamer : « tu peux m’ouvrir cent fois les bras, c’est toujours la première fois. » Les bras ? Ce sont ceux de la vie que diantre !

 

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Photos et texte : Pascal SERRE. Avec le concours de la Ville de Boulazac