Jean-Émile Lachaud : le fils de l’épicière

Jean-Émile LachaudC’est la main sur le cœur que Jean-Émile Lachaud raconte son histoire et celle du quartier de la Cité Bel Air où il a passé son enfance et où, aujourd’hui, il pratique une retraite active, dans l’ancienne épicerie tenue par sa mère. Un récit où se mêlent l’atmosphère de Jean Giono et des personnages à la Marcel Pagnol.

A Boulazac, dans ce désormais fameux quartier de la Cité Bel Air, à l’angle des rues du Canada et de Vauquois, longée sur sa droite par l’impasse de la Somme, la maison de Jean-Emile et Anny Lachaud n’a presque plus rien de l’épicerie et du bar qui, entre 1965 et 1971, entretenait une vie que l’on ne peut plus imaginer aujourd’hui. Soyons justes, Germaine, la mère de Jean-Émile, avait repris ce commerce qui existait depuis 1937 à l’initiative de Jean Beharelle, un ancien militaire réformé. Entre cette date et 1944, année où la famille Lachaud acquiert le bâtiment, il y aura trois propriétaires successifs. Germaine Lachaud rajouta un bar comme il y en avait tant dans le quartier pour une clientèle de fidèles qui étaient souvent des amis. C’était le temps où l’Etoile Sportive de Boulazac y tenait ses réunions.
C’est en 1980 que Jean-Émile et Anny retrouveront et aménageront les locaux en une coquette maison. Une maison qui a conservé quelques traces de l’ancien baraquement sur lequel elle se trouve.
Né l’année de la Libération, Jean-Émile a grandi dans ce quartier qui avait conservé les vieux baraquements des américains et où s’étaient établies quelques rares maisons d’habitation. Il fréquenta tout d’abord, l’école maternelle du Petit-Change aujourd’hui disparue puis l’école primaire de Saint-Georges et enfin l’école Albert Claveille où Jean-Émile s’attacha à une formation de ferronnier.
« Nous vivions en communauté, raconte Jean-Émile, les familles occupaient les anciens baraquements américains dont les logements étaient délimités par intervalles de piles en ciment ; l’importance du logement dépendait du nombre de piles le composant ; il n’y avait aucun mur porteur et la présence de mâchefer évitait toute humidité. C’était d’une solidité à toute épreuve. Les conditions sanitaires étaient spartiates et ne changèrent vraiment qu’à partir du début des années soixante. Longtemps, les toilettes furent celles installées par les américains en 1917 dans les jardins. Dans certaines familles, le soir venu, on aménageait les lits jusque dans la pièce principale, afin que tout le monde puisse dormir, et le matin tout était replié afin de pouvoir effectuer les activités quotidiennes. »
Jean-Émile rappelle que le Jokari, ce jeu de balle reliée à un bloc de bois par un élastique, qui a amusé des générations d’enfants, était fabriqué à la Cité Bel Air ; l’entreprise, « la Cancha », était un atelier de jouets en bois. Il évoque aussi l’odeur javellisée qui flottait dans le quartier où il y avait une usine de chlore. Il se rappelle également d’une fabrique de fauteuils de cinéma.

Un décor merveilleux et inquiétant

Dans ces années cinquante, l’épicerie « Lachaud » était, autant un décor à la fois merveilleux et inquiétant par toutes les tentations qui s’y exposaient de manière ostentatoire. Magique, car dans ce décor se mêlaient sur les étagères et étals en bois tout ce que bien des familles n’avaient pas à la maison. Entre les boîtes de bouillon Maggi, celles du fameux chocolat Banania où figurait le célèbre tirailleur sénégalais cher au dessinateur Giacomo de Andreis et qui avait, dés juin 1940 installé son usine à Limoges pour échapper aux allemands, ou encore la chicorée créée en 1840 par Jean-Baptiste-Alphonse Leroux, les boîtes jaunes de Ricola, les emballages à carreaux bleus des pâtes Lustucru, les serveurs à tabliers, la caisse enregistreuse en fer et la luminosité en clair-obscur d’une boutique qui pour les plus petits paraissait immense.
Il y avait, évidemment, les tentations occasionnées par la vision des berlingots et les fameuses » surprises » qui accueillaient dès l’entrée, en faisant des clins d’œil tentateurs. Jean-Émile se souvient : « l’épicerie, à l’époque, assurait la vente de beaucoup de produits en sacs, posés devant le comptoir, les pois cassés, la farine le blé, le sucre… La spécialité des enfants était de plonger un doigt mouillé dans la bouche, dans le sac de sucre, puis de le lécher et ainsi de suite jusqu’à ce que l’épicière nous vire après nous avoir vus. »
A cette époque, l’épicier tenait pour bien des familles, un carnet où était noté chaque achat et, en fin de mois, quand le salaire était arrivé, chacun réglait ce qu’il devait.
Et le bar, avec ses deux grandes tables en bois massif entourées de chaises, l’ambiance enfiévrée et enfumée, des parties de belote et des réunions de l’Etoile Sportive de Boulazac où défilaient les « gloires » du dimanche après-midi que l’on savait pouvoir trouver ici.
Il y avait aussi le ballet des camions de la maison « Fayard et Bellinet » dont le livreur faisait rouler les barriques de vins de la rue jusqu’à la cave et dont le breuvage – rouge, blanc ou rosé – délierait les langues.
Germaine, en femme avertie, avait mis le commerce en gérance pour s’occuper de ses trois enfants et de sa mère comme cela se pratiquait à l’époque. Quatre gérants se succédèrent. Le père, Louis, possédait un atelier de plomberie et zinguerie, dans le vieux Périgueux, rue Aubergerie. Tous deux avaient ainsi une vie bien réglée qui ne les a jamais éloignés de la Cité Bel Air. En 1955, Louis bâtit une maison, au 12 rue de la Somme ; il y louera ainsi des appartements afin d’assurer l’avenir.
Jean-Emile se rappelle fort bien l’arrivée d’un certain « Maître Martin », mandataire judiciaire qui défraya la chronique à partir des années quatre-vingt-dix. « Il arrivait de Besançon avec une Peugeot 203 ; un évènement, car il y avait encore peu de voitures dans le quartier » complète aujourd’hui Jean-Émile.
C’est au décès de Germaine, en 1971, et avec l’arrivée des grandes surfaces que la magie de l’épicerie et du bar s’est éteinte. Le père de Jean-Émile, Louis, est décédé en 2006.

La légende de l’enfant abandonné

Jean-Emile a quitté pour quelques années le quartier. En 1955, il se rappelle des personnages à la « Pagnol » qui donnaient tant de vie à une époque où tout le monde connaissait tout le monde. C’était encore le temps des « familles nombreuses ». Chaque année, c’était la fête locale, en bas de la rue de la Somme où un certain « Zillou » chantait pour un verre de vin ; et il chantait souvent…Il y avait un dénommé « Capette » qui de façon très grivoise disait : « C’est moi Capette qui pue et qui pète, qui prend mon cul pour une tripette et mes fesses pour une sucette. » Ou, encore « Pique-Fraise » lequel vivait dans une caravane prés de la Guinguette de Barnabé et se régalait des films porno programmés au cinéma Le Rex à Périgueux ; il vivotait de sa pêche. Jean-Émile raconte aussi le fameux Gaby, surnommé Tarzan, car il habitait dans un arbre, toujours prés de la rivière. Nous étions dans les années soixante. Malheureusement on lui brûla sa cabane et Tarzan a disparu.
C’était encore l’épicerie « Coursier » et aussi le restaurant ouvrier tenu par Eugène Coursier, naturellement baptisé Gégène, en haut de la Cité Bel Air, là où se trouve aujourd’hui le garagiste Jean-Pierre Durand : « Chez Gégène c’était un sale bouge à souhait avec la réputation de la cantine ouvrière où soi disant les os de déchets du midi faisaient la soupe du soir. »
Il y a encore cette histoire, qui est peut être une légende, d’un enfant abandonné par une danseuse du cabaret Le Moulin Rouge qui ouvrait sur le Boulevard du Petit-Change dans les années trente. « On n’a jamais su vraiment si c’était vrai… » souligne Jean-Émile.
A la sortie de la guerre et jusqu’au milieu des années soixante les rues étaient recouvertes de castine et il y avait très peu de circulation ; les enfants se retrouvaient dans la rue, notamment autour d’un ancien lavoir construit par les américains, à l’angle des rues de Chicago et Roger d’Abadie. Jean-Émile : « le lavoir avec ses quatre grands bacs a disparu mais il reste encore un pan de mur en parpaing et mâchefer. »
Aujourd’hui encore, le petit Jean-Émile rêve sur la Porsche du vendeur de voitures d’occasion qui se trouvait là où aujourd’hui se situe la Résidence Floride et qui lui rappelait la Porsche de James Dean, acteur américain et symbole d’une jeunesse trépidante qui traduisait si bien cette époque de l’après-guerre. Il se rappelle aussi de la splendide voiture Ford Vedette retrouvée dans la série télévisée « Les enquêtes du commissaire Laviolette » dont les histoires se passent dans les années soixante. Les yeux de Jean-Émile pétillent et les bras accompagnent les mots pour mieux nous guider dans ses émotions qui sont surtout une nostalgie joyeuse.

Une bande qui savait attirer les belles filles

Et, bien entendu, il y avait Barnabé et sa guinguette : « On était coquin, explique Jean-Émile, nous avions une lime à ongle pour déclencher le mécanisme du babyfoot et jouer sans payer. Le Père Foussard le savait et nous laissait faire quelques parties puis il arrivait et nous disait que maintenant il fallait quand même payer… » Jean-Émile se rappelle aussi que « dans les années soixante-dix est arrivée une bande de Périgourdins connue pour ses activités un peu louches et son côté flambeur. Cette bande savait attirer les belles filles et nous, ceux du quartier, nous nous sentions écartés. Le Père Foussard, toujours lui, faisait en sorte que les choses ne débordent jamais. Peu à peu cette bande s’est retirée sur d’autres lieux, notamment les boites de nuit qui venaient d’ouvrir à Périgueux. »
Jean-Émile se remémore encore lorsque Alain Distinguin, « champion de France nage papillon 1952 » venait le dimanche, et sautait du grand plongeoir haut de cinq mètres sous les applaudissements de ses fans. Une véritable attraction qui était attendue.

Une mémoire qui perdure malgré les apparences

Jean-Émile a, comme on dit, roulé sa bosse pour entrer finalement dans la police et achever sa carrière au commissariat de Périgueux en 1995. Avec Anny, son épouse, ancienne miss Maurilloux, il a eu un fils. Très actif dans le monde associatif, notamment sportif, Jean-Émile ne se voit pas ailleurs que dans ce quartier même si les évolutions du temps lui ont enlevé bien de son esprit, de son identité. Mais, étonnamment cette mémoire semble perdurer et les noms de famille sont bien souvent les mêmes depuis deux ou trois générations : « On trouve toujours les familles Chaunavel, Rondet, Fayol, Combescot, Magne, Cagnon, Delamare, Georgevail, Pradier ou Moreau… » Tous, on pourrait croire, comme l’écrivit Jean Giono sont des « Voyageurs immobiles » dans son roman L’Eau Vive. Cette contradiction littéraire signifie la dualité des choses, des gens et du monde ; c’est aussi l’appel à dépasser les apparences le plus souvent trompeuses, à écouter avec le cœur.
Reprenons Jean Giono : « J’ai revu cette vieille épicerie, échouée, toute de guingois dans un coude de la ruelle. Le tourbillon des foires ronfle maintenant là-bas loin, sur la place du monument aux morts; le flot de la vie coule dans d’autres rues contre la carène d’étincelantes boutiques. Les nouvelles ménagères veulent des machines de précision pour découper le jambon, des balances qu’on lit avec une table de logarithmes, des fioles de carry et des conserves d’anchois à la dynamite. Tant de choses que la petite épicerie n’a pas osé… et, d’abord, c’est une épicerie-mercerie. Alors, elle a amené tous ses pavillons et elle meurt, seule, là, dans l’anse vaseuse de la ruelle. »
On peut imaginer Jean-Émile Lachaud nous dire : « C’est dans cette épicerie que je venais m’embarquer pour les premiers voyages vers ces pays de derrière l’air. » Et ces premiers voyages, pour Jean-Émile et Anny, sont toujours dans l’air du temps.

logop_boulazac

Photos et texte : Pascal SERRE. Avec le concours de la Ville de Boulazac