Jean-Paul Philot : les vignes du bonheur

Entre la rue Branly et la rivière l’Isle, à Boulazac, dans ce quartier de la Cité Bel Air, la famille Philot s’est implantée dès 1926. C’était le temps des maraîchers. Aujourd’hui, Jean-Paul Philot entretient la dernière vigne du quartier.

Nous sommes dans le bas du quartier de la Cité Bel Air, presque sur la berge de l’Isle où s’échouent les jardins et où les pêcheurs viennent taquiner le poisson. Entre les rue Edison et Branly. Un peu à l’écart de la guinguette de Barnabé et dans le prolongement de l’ancien camp américain situé plus en hauteur. La nature est encore acceptée et les saisons toujours bien accueillies. Sauf, évidemment, les crus de la rivière qui sont de véritables pages d’histoire de cette partie du quartier.

C’est dans sa maison, au lieu-dit La Porcherie, nom toujours conservé au cadastre, que Jean-Paul Philot nous reçoit. Un assez vaste terrain devenu avec le temps une prairie. Il est né en 1949, sous le signe du capricorne, à Boulazac. Mais, c’est en 1951 qu’au décès d’un grand-oncle ses parents viendront habiter dans la bâtisse familiale située rue Branly.

Après le départ des soldats américains

La famille Philot est arrivée en 1926. Sept ans après le départ des américains. De nombreux terrains étaient en vente. C’est un grand-oncle qui a acheté ce grand bout de terre, que nous voyons toujours aujourd’hui, à la famille Bosch dont un de ses membres s’est vu attribué une rue. C’était encore le temps béni mais laborieux des maraîchers. Le grand-oncle qui tenait un bar rue Saint-Gervais à Périgueux décidait de développer ici une activité maraîchère qui lui conforterait un avenir toujours incertain.

C’est à son décès que Fernand et Jeanne, les parents de Jean-Paul, agriculteurs reprennent cette activité. Les temps commencent à changer et les Trente Glorieuses ne sont pas les mêmes pour tous. Le petit Jean-Paul fréquente l’école maternelle du quartier à l’époque située sur le boulevard du Petit-Change puis la Primaire installée dans l’actuelle salle des associations, prés de la mairie qui n’avait d’annexe que le nom puisque l’essentiel de la population de la commune était sur la Cité Bel Air.

Jean-Paul Philot, désormais retraité de l’Administration des impôts, se rappelle : « Il y avait beaucoup d’enfants. Rien que dans la rue Branly nous étions plus d’une quinzaine. On se connaissait tous. Il y avait les familles Peyronnet, Chabreyrou, Luzignan, Roumagne, Bleynie, Dumas… La plupart est restée sur le quartier mais les choses sont en train de changer…»

En fait, Jean-Paul Philot n’a guère quitté le quartier ; seulement pour quelques promotions professionnelles et sans jamais oublier de retourner visiter la propriété familiale dont il assure aujourd’hui l’héritage avec son épouse Chantal, rencontrée à la fête des écoles, en 1969.

Chaque dimanche le pré aux vaches devenait le terrain de football

« On imagine pas l’animation qu’il y avait ici dans l’après-guerre. On pouvait ne pas sortir de cette enclave qui n’était que merveilleuse. On trouvait tout. Pensez qu’il y avait une épicerie, souvent aussi qui faisait bar, presque dans chaque rue. Nous avions des boulangeries, des coiffeurs, de petits artisans touche-à-tout, même des entreprises telles que les trois fabriques de javel, celle de sièges de cinéma, des menuisiers, des fabricants d’articles chaussants ; souvent il n’y avait qu’un ou deux salariés, généralement résidants dans le quartier » poursuit Jean-Paul.

Il évoque, dans le pré jouxtant sa maison, la présence des vaches, jusqu’en 1964, dont il fallait enlever les bouses et attacher les bovins chaque dimanche car le pré était dévolu pour une journée aux footballeurs de l’Etoile Sportive de Boulazac ; des vaches qui donnaient un lait que les riverains allaient chercher au petit matin. Nous voici plongeant dans une autre époque finalement pas si éloignée de nous.

Jean-Paul n’a pas oublié que jusqu’en 1956 il n’y avait ni eau courante, ni gaz et que le tout-à-l’égout était attendu ; chacun avait, au fond du jardin, un puits et on se lavait parfois à la rivière. Là où se dresse aujourd’hui l’école Joliot-Curie se trouvait une décharge publique où les maraîchers venaient pour préparer leur compost. Pour l’eau, se rappelle-t-il, une association avait été constitué pour bénéficier de l’eau de la Ville de Périgueux et tout s’était bien passé.

La chanson de Piannou

Jusqu’aux années soixante, la Cité Bel Air avait conservé ses origines rurales et la vie était encore rythmée par les évènements de la ferme. Ecoutons Jean-Paul : « Il y avait le « jour du cochon » ; ce jour-là, on tuait le cochon. L’occasion aussi de réunir la famille et les voisins qui venaient aider puis partager le repas toujours bien arrosé. Je me rappelle de cette chanson : « Aujourd’hui, chez Piannou, on tue le cochon, ce matin on ne lui a pas donné sa baccade. » Les voisins profitaient en premier des produits de la tuerie.

C’est aussi le temps des vendanges, juste au dessus de la propriété, sur l’autre rive de la rue Branly. A Chaque vendange on prélevait la première bouteille pour la partager en famille et avec quelques voisins.

Aujourd’hui encore, Jean-Paul Philot a conservé cette enclave dédiée au Dieu Bacchus. « Ce n’est pas un grand vin, dit-il, mais c’est l’occasion de se retrouver, en septembre, une quinzaine de personnes qui viennent surtout passer un bon moment. On y mange la langue de bœuf, c’est une tradition. C’est, en tous les cas, la dernière vigne du quartier. Les  quelques bouteilles tirées sont consommées en famille. » Et Jean-Paul Philot, tout en reconnaissant qu’il ne sait pas ce qu’il en adviendra après lui, nous amène avec une certaine fierté dans l’enclos où les pieds de vignes sommeillent durant l’hiver : « C’est la dernière vigne du quartier. »

Le communiste et le gaulliste

Incontestablement, si il y a une figure qui a marqué le quartier c’est bien celle de Lucien Dutard, l’ancien maire. Pour Jean-Paul Philot, l’image de l’instituteur est aussi exemplaire que celle de l’élu municipal. Il raconte : « Mon père lui servait de chauffeur dans les années cinquante et soixante. Il était plutôt gaulliste et Lucien Dutard était franchement communiste. Tous les deux se retrouvaient le dimanche pour faire leur tiercé à la maison. Il y avait Togno, un républicain espagnol enflammé. Jamais il n’y a eu de dispute. Imaginez cela aujourd’hui ! » Un Lucien Dutard qui ne manquait aucune fête de l’école, surtout celle de noël ; un homme qui savait servir faute de se servir comme on dirait aujourd’hui.

Jean-Paul Philot se remémore les personnages de ces époques où la dureté du moment s’est éloignée pour ne laisser que la lumière de l’été filtrer les choses, les faits et les gens. Et oui, il a connu « Tarzan » dans son arbre, Bonnefond le pêcheur, dit le « Bossu », qui mettait chaque matin son bateau dans la rivière et attendait treize heures pétantes pour rentrer avec sa pêche et la vendre chez les uns et chez les autres, les « Madeleines de la Jeannette » amenées par le triporteur à la trompe magique, le curé Danède, un Don Camillo au pays de Peppone, qui projetait les films de Laurel et Hardy mais aussi Quand passent les cigognes à la gloire de la grande guerre menée par les soviétiques, et bien d’autres encore.

Les enfants des écoles au pied des vignes

Alors, aujourd’hui, lorsque Jean-Paul Philot accueille les enfants des écoles venus pour découvrir le jardin de Bacchus, sa petite vigne d’un petit millier de mètres carrés, il est heureux et s’imagine que tout ceci ne peut pas s’arrêter. Certains plants ont franchi les quatre-vingt automnes, des cépages hybrides bios qui donnent une barrique, une seule de deux cents litres. Quand il croise le regard des mômes il se voit, à leur âge, avec son petit jardin de deux ou trois mètres carrés qui lui servait de laboratoire expérimental. C’est à la disparition de son père, en 1979, que l’activité maraîchère s’est arrêtée. Finies les livraisons à Périgueux chaque mardi et vendredi. Les six mille mètres carrés étaient mis en retraite. Terminés, aussi, les coupes de fougères sur lesquelles on déposait les pissenlits pour les faire blanchir. Déjà, Jean-Paul avait décidé, comme dans la chanson de Jean Ferrat, de quitter ce pays en chantant « comment croire en voyant ce vol d’hirondelles que l’automne vient d’arriver » et « l’âme bien née noueuse comme un pied de vigne ». C’est peut-être pour cela que la vigne du « Château Bel Air » est toujours là.

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Photos et texte : Pascal SERRE. Avec le concours de la Ville de Boulazac