Michel Didier: le médecin des voitures sans chevaux

Michel DidierC’est la tourmente de la défaite de 1940 qui a amené le jeune Chalonnais Michel Didier âgé de neuf ans à Périgueux. Soixante-dix ans après, il vit dans le quartier de la Cité Bel Air où il garde ses marques sur le garage automobile qu’il a créé en 1959 dans l’ancienne écurie d’un manoir de la rue du Pavillon, repris aujourd’hui, par un de ses apprentis, Thierry Ducom.

Avec son élégant manoir néo-renaissance, à la limite des communes de Périgueux et Boulazac, la rue du Pavillon tire son nom d’un abreuvoir situé sur la rive gauche de l’Isle, qui existait déjà à la fin du XVIIIe siècle, mais aujourd’hui disparu. Une rue à la tranquille existence avec ses petites maisons aux jardinets biens entretenus, le plus souvent bâties à partir des années trente.
C’est ici qu’à la fin des années cinquante, Michel Didier a implanté un atelier de réparation d’automobiles. Au début c’était dans une ancienne écurie, puis avec le temps et le succès, l’atelier s’est modernisé, devenant un véritable lieu de vie où se soignent encore tous les bobos mécaniques des voitures, jeunes et moins jeunes. Ces engins extraordinaires que l’on appelait au début « les voitures sans chevaux ». Le terme automobile est attesté en 1890, mais la polémique sur son genre féminin ou masculin ne s’acheva qu’en…1944. Et tout ceci n’échappera pas à l’esprit curieux et inventif de Michel Didier qui a toujours aimé apprendre, savoir.

L’exode en Périgord

Michel Didier qui a cédé son affaire à un de ses apprentis, Thierry Ducom, il y a quatre ans, habite la maison contiguë et vient régulièrement faire une visite, car « son garage » c’est presque toute sa vie. Et puis, comme il connaît tout le monde, parfois jusqu’à trois générations de la même famille, qu’il a conservé un regard affectueux sur tout et sur tous, il aime venir sentir l’odeur de l’huile et entendre les bruits des moteurs qui en disent long sur la santé des voitures. Et puis, même s’il s’en défend, il est une institution qui connaît bien des secrets du quartier, un peu à l’image des médecins de jadis. Des secrets qui ne sont pas toujours mécaniques.
Nous voici en 1939, la guerre est déclarée. Michel Didier habite à Châlons-sur-Marne, devenue aujourd’hui Châlons-en-Champagne. Son père, militaire, est engagé dans les furieux combats de l’été 1940. Fait prisonnier il s’évade, mais les allemands le recherchent ; il faut fuir, dans le sud, en zone libre. Ce sera Périgueux car le régiment de son père, le 35eme régiment d’artillerie a été replié dans la caserne Daumesnil située dans le quartier Saint-Georges. Une unité maintenue dans le cadre de l’Armée d’armistice et donc tolérée par les allemands.
Encore aujourd’hui, Michel Didier est très marqué par l’exode et les larmes l’envahissent quand il évoque les évènements : « Les pires, c’étaient les italiens, qui avec leurs avions nous mitraillaient sur les routes. C’était un chaos total. Les cadavres d’animaux se mêlaient à ceux des hommes. Il faisait une chaleur suffocante, nous manquions de tout et nous suivions le mouvement sans savoir où nous étions. Nous avions tout laissé. Nous sommes partis avec le train puis il fallut poursuivre avec les moyens du bord, en voiture, dans des carrioles et même à pied. »

Les gens parlaient le patois

L’arrivée à Périgueux marque une pause dans l’angoisse et même le désespoir qui animaient le jeune enfant de dix ans. « Nous avons été très bien reçus. Mais c’était un autre monde. Les gens parlaient encore le patois et le manque d’hygiène nous avait marqué. » A son arrivée, toute la famille s’installe dans une maison rapidement aménagée, entre Périgueux et Boulazac, dans le quartier Saint-Georges, au milieu des jardins entretenus par les maraîchers.
D’une famille plutôt conservatrice et catholique, il est inscrit à l’école Saint-Front, rue du Calvaire, à Périgueux. Puis, ce sera l’école de la République, à Saint-Georges.
« C’était une époque très dure où il fallait se méfier de tout le monde ; Si on ne voyait pas les résistants on voyait les collaborateurs… » raconte Michel Didier. C’était le temps où la principale préoccupation était de survivre, de se nourrir.
Novembre 1942 : Occupation de la zone libre par les allemands. L’armée d’armistice est dissoute et selon Michel Didier, son père s’en va dans le maquis, dans la région de Vergt. Il rejoint l’Armée secrète et procède, dans un premier temps, au camouflage du matériel du régiment.
Michel Didier se rappelle qu’il allait en ville pour voir et rapporter les faits et gestes des troupes allemandes : « On ne se méfiait pas de moi et je ne mesurais pas la portée de mes actes. On notait mes observations et je portais des plis à vélo à des personnes, quand avec ma mère on allait chercher du ravitaillement dans les fermes de la région de Vergt. » Aujourd’hui, Michel Didier sourit et préfère dire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait.

Chef mécano

A la libération, le futur garagiste passe son certificat d’études et entre à l’école technique de Claveille, à Périgueux. « J’étais bricoleur et je réparais tout ce qui se présentait. Même encore je n’aime pas rester sans rien faire » dit-il maintenant. Il est embauché chez un transporteur et garagiste « Gonthier-Nouhaud » ; il en deviendra rapidement le chef mécanicien. A l’époque, c’était une des principales entreprises de transport et de réparations mécaniques de la ville. Une sorte de sésame pour faire une belle carrière.
Le service militaire l’emmène en Allemagne, dans les troupes d’occupation, comme mécanicien, naturellement…
Au retour de l’armée, il reprend son poste de chef mécanicien. Son père alors disparu, Michel Didier prend en charge sa mère dont il s’occupera jusqu’à sa disparition. Une disparition qu’il évoque aujourd’hui avec une pudique douleur.
1959 : Le voici dans la rue du Pavillon, à Boulazac. Il créé sa propre entreprise. « Au début j’étais dans une ancienne écurie que j’ai peu à peu aménagé. J’ai eu jusqu’à 6 ouvriers. Le quartier était un gros village où il s’agissait de rendre service. On se connaissait tous, mais je ne m’occupais pas des petites histoires des uns et des autres. Il me fallait faire tourner le garage… »

« je ne répare pas les voitures des snobs… »

Alors que la télévision entrait dans les foyers, que l’homme posait un pied sur la lune et que les ordinateurs envahissaient la vie quotidienne, Michel Didier, homme d’ordre et de devoir, ne cherchait pas à changer la vie ; Tout simplement voulait-il conserver le cap d’une existence sans histoires, surtout sans mauvaise histoire ; Comme ce quartier de la Cité Bel Air qui l’a adopté et où il a désormais ses repères. Il n’y a là rien d’un Fangio ou d’un Agostini ; Mais, sa petite entreprise n’a jamais connu la crise.
Comme nombre de ses contemporains, Michel Didier a mené les choses avec énergie et finesse, avec le souci de bien faire, d’une certaine exemplarité, d’une harmonie dépouillée de prétentions déplacées. Comme ces voitures, celles d’ hier, sans sophistications, celles que l’on répare presque d’un coup d’œil et assurément avec les mains, une clef à molette, un tournevis, une pince et un marteau rivoir.
D’ailleurs, il le dit : « je ne répare pas les voitures des snobs… »
Alors, bien entendu, on lui parle des lieux de plaisirs du quartier et il sourit : « Je ne bois pas, je ne danse pas. J’allais de temps en temps à la guinguette, comme tout le monde. C’était un lieu de rencontres, très bien tenu par la famille Foussard, dont j’ai réparé toutes les voitures. J’y retrouvais mes clients… Les bars, il y en avait beaucoup mais là aussi je ne les fréquentais pas. »

Le quartier de la Cité Bel Air, le sien, c’est toute sa vie, avec le garage. Pas de mélancolie mais un regard presque solitaire sur une vie incomplète : « La Cité bel Air, c’est un vieux quartier qui a été très bien réhabilité. On est loin du camp des américains dont j’ai entendu parler et dont j’ai connu les petites maisons trop rapidement démolies à mon avis. Il en reste quelques-unes et j’espère que l’on saura les conserver. Le renouveau de la guinguette ne peut être qu’une bonne chose. Ca attirera du monde et ça fera vivre le quartier. » Et Michel Didier de rajouter : « Je suis bien, entre mon garage et ma maison. J’ai tout ce qu’il faut et les gens sont gentils. »
On ne s’étonne plus de la longévité de ce garage. A l’heure des grands bouleversements planétaires, des angoisses du lendemain qui ne chante plus, ce petit bout de France est tout empreint d’une sorte d’éternité apaisante, c’est un mouvement invisible et une intimité qui font de chaque vie une œuvre. Mais c’est aussi la magie de certains lieux. Et la Cité Bel Air, pour celui qui écoute le silence et respecte les ténèbres autant que la lumière, dégage cette atmosphère à la fois impénétrable et gaillarde et contribue à cette œuvre.
C’est peut-être ainsi que Michel Didier est toujours un « médecin de voitures sans chevaux ».

 

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Photos et texte : Pascal SERRE. Avec le concours de la Ville de Boulazac