Michelle Pillaire : le jardin de la dissidence

michelle-pillaire1Rebelle à toutes les injustices, dans la rue des Hollandais qu’elle habite depuis presque soixante-quatre ans, Michelle Pillaire a encore tous les grands rêves de sa jeunesse dans les yeux. Ceux de son quartier : la Cité Bel Air qui est aussi un jardin de la dissidence.

Malgré les désillusions, dans la famille Jamilloux on est communiste. Une véritable question de destin qui s’entretient depuis quatre générations. C’est que, avant de se marier, en 1975, Michelle était une « fille Jamilloux », dont le père était un camarade de cellule, Jean Pinet, maire-adjoint de la commune, du temps de Lucien Dutard, juste après la guerre, un autre communiste.
Ceci écrit, Michelle est arrivée rue des Hollandais en 1953, quelques semaines après avoir ouvert les yeux sur le monde. Ses parents voulaient absolument s’installer à la Cité Bel Air. « J’ai cru, dit-elle, longtemps que la Cité Bel Air c’était Boulazac. Au delà du quartier, il faut s’en souvenir, il n’y avait que des jardins, des
prés et des bois. »
Après un DUT de génie civil, Michelle a suivi la filière de l’École normale en 1989 avant que de faire carrière dans l’Education nationale. Une promotion sociale dans une famille où le père était prothésiste dentaire et la mère employée dans un magasin réputé de confection, chez Geneste, à Périgueux. Son grand frère fut roulant à la SNCF. Tout le monde fréquenta assidument la cellule du parti de Boulazac.
Michelle ne quitta « son » quartier qu’entre 1974 et 1979, pour faire des études supérieures à Bordeaux.

Elle tient son avenir dans ses mains fines

Alors, lorsque Michelle Pillaire évoque la chanson de Jean Ferrat, Ma France, l’émotion est mal contenue : « Ma mère, Mauricette, était secrétaire de la cellule du parti, membre du bureau fédéral, elle militait aux Femmes françaises, au Secours Populaire, à l’Amicale laïque. Cette chanson [Ma France], ce fût toute sa vie. » Elle se rappelle comment les archives des républicains espagnols et
d’Angelo Carasces qui vécut chez ses parents, furent protégées dans le grenier de la maison jusqu’à sa disparition, en 1978.
La jeune adolescente allait manifester, distribuer des tracts ou coller des affiches à Périgueux quand le parti le demandait. Michelle explique : « Ce n’était pas sans risques. Un soir, avec mes cousines, je suis tombée sur des gros bras gaullistes, peut-être des membres du SAC. On s’est sauvées et nos pères les ont cherché en vain dans le quartier. Si aujourd’hui j’en ris, à l’époque je n’en menais pas large. »
Michelle se rappelle les combats guidés par l’idéal d’un monde meilleur, au moins plus juste et égalitaire. Il y eut « mai 68 » ; Michelle avait quinze ans ; elle ne manquait aucune manifestation et l’ambiance enfiévrée des cheminots qui attendaient le grand soir, entre les ateliers du Toulon et les boulevards, et dont beaucoup de familles vivait à la Cité Bel Air. Tout comme, elle se rappelle de sa mère laquelle, en vélo, le frère de Michelle sur le porte-bagage arrière, apportait à Atur le matériel des militants.

Ce furent encore les grèves à Decazeville, en 1962 ; cette fois, la famille Jamilloux accueillit des enfants de mineurs pris en charge par le parti communiste. Michelle Pillaire a le souvenir de la mort, durant la guerre d’Algérie, d’un certain Lachaud qui avait mis le quartier en émoi d’autant que tout le monde était contre cette guerre. Il y a aussi la lutte contre « l’impérialisme américain » qui s’invita dans l’après-guerre. Si la présence amicale des boys du camp américain de 1917 était encore dans la mémoire des plus anciens, on avait badigeonné sur un mur du cimetière faisant face au quartier un superbe US go home. Michelle l’a vu disparaître lorsque fut érigé le Centre de Formation du Bâtiment, situé boulevard du Petit-Change.
De même, Michelle se souvient de son premier vote, pour les municipales de 1977 ; le vote effectué, mon père et son camarade Pinet m’amenèrent au bar « Chez Couderc » en face de la mairie annexe pour fêter l’événement et il n’y avait aucun doute sur le bulletin de vote glissé dans l’urne.

Manèges, fanfare, lampions et feux d’artifice

A la fin des années cinquante et même au delà on ne sortait guère du quartier de la Cité Bel Air. On avait tout sur place. Il a fallu que Michelle grimpe sur le plateau, entre Les Mondis et Monplaisir pour qu’elle mesure le paysage qui entourait son quartier. Bien sûr, elle « montait » à la grande ville, à savoir Périgueux, mais c’était encore assez rare. D’un côté, la place Faidherbe et le pont des barris étaient des frontières naturelles et historiques ; de l’autre, c’était le vieux bourg et la campagne, ; la mairie annexe de la rue Antoine Deschamps remplissait ses fonctions administratives et sociales pour le plus grand bonheur des administrés du quartier.
Quand on parle de la guinguette à Michelle, ses yeux s’illuminent et pétillent. Elle y allait très régulièrement et nous parle des parties de bowling, du minigolf et de son apprentissage de la natation avec une note de nostalgie. Tout comme la fête qui se situait devant l’école Joliot Curie avec ses auto-tamponneuses, son pousse pousse, sa chenille, son manège pour enfants, ses loteries et stands de tir ; on imagine Michelle gambadant et sautillant entre les musiciens de la fanfare de la Toulonnaise et des lampions qui rappelaient la Révolution française ; une fanfare composée d’ouvriers de la SNCF venue du lointain quartier du Toulon, à l’autre bout de Périgueux défilait dans le quartier.
La fanfare amenait avec ses flonflons et ses roulements de tambour le public jusqu’au feu d’artifice offert par la municipalité. Et Michelle éclate de rire : « ce sont Jean Pinet, mon père et mon oncle Paul Rey qui tiraient le feu d’artifice sous les applaudissements. Il n’y a jamais eu d’incident. » Puis c’était le bal traditionnel avec ses flirts qui pouvaient devenir de grands amours.
Ces grandes fêtes se déroulaient fin juin et marquaient le début de l’été et des vacances scolaires. Selon Michelle, jusqu’au début des années quatre-vingt aucune famille du quartier ne manquait ce grand rendez-vous annuel et c’était l’occasion de se réunir entre soi et l’on venait parfois de loin pour s’amuser, prendre des nouvelles du petit ou de la grand-mère, refaire aussi le monde.

Maintenant, c’est à nous de bouger aussi

Michelle Pillaire considère aujourd’hui que c’est une belle réussite même si le quartier de la Cité Bel Air a perdu un peu de son identité et de sa vie ancienne. « Mais, dit-elle, la disparition des commerces, l’éclatement des relations de proximité, l’assoupissement des rues, correspondent au sens de l’histoire. Je note que le réveil est en cours avec l’ouverture de la guinguette l’an prochain, les travaux d’aménagements des rues, le pôle médical. Maintenant, c’est à nous de bouger aussi. »

De la Cité Bel Air à New-York

De ce qu’elle a vécu à ce qu’elle imagine encore, Michelle Pillaire, désormais grand-mère, répond toujours au nom de Robespierre ou du vieil Hugo. Si les grandes tablées où se préparaient les nuits blanches, celles aussi où les parties de cartes réunissaient les voisins n’ont plus la même odeur de fraternité, sa porte est toujours ouverte pour soigner les petits malheurs du moment, comme jadis. C’est à la fois génétique et son destin.
Avec Michelle Pillaire, le quartier de la Cité Bel Air nous renvoie aux Jardins de la dissidence si bien écrits par Jonathan Lethem (1) ; le récit, du maccarthysme aux mouvements des années 2000, de Sunnyside, quartier contestataire new-yorkais où se font et se défont les rêves d’une société différente ; l’histoire d’une autre Amérique, presque celle qui, ayant traversé l’océan, en cette année 1917, vint bâtir ces fameux camp et hôpital qui donnèrent naissance à cette histoire avec la glaise humaine, jamais totalement pétrie, toujours noueuse et de couleur rouge, celle qui oscille entre dissidence et résistance.

(1) Jonathan Lethem, né à New York en 1964, écrivain de science-fiction et de roman policier

 

logop_boulazac

Photos et texte : Pascal SERRE. Avec le concours de la Ville de Boulazac