Suzette Graffeille : d’un siècle, l’autre

Suzette GraffeilleElle est née après la Grande Guerre, a traversé le vingtième siècle et accompagné le troisième millénaire en faisant de sa vie un hymne laborieux. Elle a connu le lavoir et la machine à laver ; le cheval et l’automobile ; les débuts de la radio et ceux d’internet. Suzette Graffeille, ancienne miss de la Cité Bel air, est restée docile même si, veuve, avec le premier cheveu blanc elle a décidé de voyager à travers le monde.

C’est une petite femme dont les yeux pétillent de mille étoiles. Une petite femme toujours coquette mais sage comme elle l’a été toute sa vie. « Toute ma vie j’ai écouté mes parents puis mon mari » dit-elle installée dans son fauteuil de la maison de retraite de Bassillac où elle a décidé de vivre désormais.

L’année où elle est arrivée à Boulazac, venant de sa Haute-Vienne natale, Suzette Graffeille avait onze ans. Cette année-là, un certain Jean Mermoz ouvre une ligne de l’aéropostale entre Saint-Louis du Sénégal et le Brésil et c’est le premier tirage de la Loterie nationale. Nous étions en 1933. A cette époque le quartier de la Cité Bel Air accueillait les familles venues pour trouver un travail à Périgueux.
Celles-ci venaient principalement du nord du département et, aussi, du Limousin. Suzette suit un oncle car ses parents restés à Limoges ne peuvent pas s’occuper d’elle. Ils occuperont une petite maison abandonnée par les américains en 1918, rue de Chicago. « Il n’y avait pas le confort mais il ne serait pas venu l’idée de se plaindre » confie-t-elle en dressant ses mains. Suzette était inscrite à l’école primaire du quartier Saint-Georges : « Je ne trainais pas sur le chemin car il fallait participer aux travaux de la maison. C’était ainsi. Les repas étaient à heure fixe et si j’arrivais en retard et bien je ne mangeais pas.» Suzette le reconnaît : « j’étais une enfant sage, docile et obéissante et j’ai été comme cela toute ma vie. » Suzette a connu un frère, une sœur et deux demi-sœurs : « nous avons tous passé notre vie à travailler pour élever nos enfants. C’était l’époque et nous trouvions cela normal. » Et Suzette de lâcher : « C’est vrai, je n’ai pas eu une enfance heureuse…»

En cette fin des années quarante le quartier de la Cité Bel Air restait un gros village et tout le monde se connaissait mais les fréquentations restaient basées sur les nécessités du quotidien. Suzette se rappelle bien de la guinguette, celle de Barnabé, de la famille Foussard : « on savait qu’il y avait eu des américains durant la guerre de 14, que les gens plus aisés de Périgueux venaient danser sur les bord de l’Isle. Mais moi c’était très rare. Je n’avais pas le droit de trainer dans les rues qui n’étaient d’ailleurs pas encore goudronnées et très mal éclairées. »

1936 : les congés payés, Suzette est sacrée Reine de la Cité Bel Air

Cette année-là les français découvrent les congés payés. C’est l’été, un bel été. Sur le boulevard du Petit-Change les forains se sont installés car c’est la fête annuelle. La voici propulsée sur une scène improvisée pour la circonstance avec le maire de Boulazac, Joseph Saint-Martin. « Ce sont des copines qui m’ont fait monter sur le plateau du camion. Je ne savais pas pourquoi. J’étais obéissante » explique aujourd’hui Suzette. La foule applaudit à tout rompre ; la voici élue Reine de la Cité Bel Air. « Le maire m’a félicité, m’a embrassé, on a bu un verre et puis c’est tout… » rapporte-t-elle entre embarras et fierté. Ce dont Suzette se rappelle c’est cette première semaine de congés payés que beaucoup passèrent sur les bords de l’Isle, justement à la Guinguette : « C’était formidable, c’était nouveau, on pensait même que ça ne durerait pas… »
Cet été 1936 les bords de l’Isle sont envahis par une joyeuse population. L’accordéon résonne sous les arbres surpris par cette animation nouvelle. Suzette évoque les fameux goujons accompagnés d’un petit vin blanc, le bateau qui permettait de relier les deux rives.

La déclaration de guerre

Suzette a été marqué par la déclaration du guerre : « C’était un dimanche après-midi, j’étais pour une fois à la guinguette, on dansait et j’avais pas encore dix-huit ans. Un gars est arrivé et a dit que la guerre était déclarée. On s’est arrêtée de danser, la musique s’est éteinte. Je suis rentrée chez moi très inquiète car je me demandais ce qui allait arriver. » Suzette Graffeille s’arrête et semble plongée dans son passé : « Oui, j’y pense encore… Personne ne s’imaginait à ce moment que nous pouvions voir les allemands ici, chez nous. »

Mariage au temps de l’occupation

Justement, les allemands arriveront dans le quartier à la fin de l’année 1942 après avoir envahi la zone dite libre. Suzette se rappelle quand revenant de son travail, au détour de la place Faidherbe, elle avait vu la première voiture avec des allemands guillerets et affichant une belle morgue dans leur costume impeccable et couvert d’imposante casquette. Ils rejoignaient la caserne du 35ème d’artillerie où ils allaient s’installer. « Oh à cette époque on faisait pas les fanfarons » dit-elle.
Suzette travaillait dans une petite entreprise de tricots en bas du Parc Gamenson : « pour y aller je devais franchir des chevaux de frises que les allemands avaient installé pour se protéger. Ca me retardait mais ceux-ci étaient corrects avec moi. »
A l’été 1943 elle se marie parce que c’était son sens de l’histoire, de son destin. « J’avais rencontré mon futur mari à Barnabé et je ne me suis pas posée de question. C’était comme cela : un métier, un mari et des enfants que voulez-vous ! » dit-elle aujourd’hui avec une certaine résignation. Combien d’enfants de cette époque on trouvait l’âme sœur ou le bras courageux pour entretenir la flamme d’une vie cadenassée par les obligations et les contraintes au bord de l’Isle, dans cette guinguette ?

Une résistance bien française

En janvier 1943, le gouvernement de l’État de Vichy institue le Service obligatoire du travail pour l’Allemagne. Le mari de Suzette qui a tout juste vingt ans est convoqué à l’hôpital de Périgueux situé rue Wilson pour des examens en vue de son départ. Suzette se fait un peu prier pour raconter ce qu’elle appelle un « secret de famille ». Ecoutons-là : « J’avais un neveu qui avait du diabète. Il le traitait avec de l’insuline. J’ai versé dans la petite bouteille d’urine de mon mari l’urine de mon neveu. Le docteur n’a rien vu et l’analyse a conclu que mon mari n’était pas apte au Service du travail obligatoire. J’ai fait ce que j’avais à faire. J’avais besoin de mon mari pour élever mes deux enfants qui allaient arriver. »

L’après guerre et les Trente glorieuses

« A la Libération j’étais heureuse comme tout le monde. Mais on pensait surtout à faire bouillir la marmite et à avoir un travail. Tout ce que je me rappelle ce sont les femmes tondues, derrière le palais de justice. Ce n’était pas très joli à voir. Je suis rentrée chez moi.
Dés 1951, en épouse fidèle et convenue elle suit son mari qui travaille dans une imprimerie. Ils partent habiter de l’autre côté, à l’Arsault. Clap de fin pour La Cité Bel Air et Barnabé. « On y reviendra quelques fois mais pas souvent. On se consacrait au travail et à nos enfants » dit-elle. D’ailleurs, durant vingt ans Suzette assurera le foyer familial avec une dévotion respectueuse. Elle reprendra une activité, à la fromagerie Bongrain qui était au bas de l’Arsault et qui devait déménager à Marsac-sur-l’Isle. Mais, son époux considérant la chose trop éprouvante pour elle veillera à ce qu’elle arrête.

C’est en 1971 que son époux perd son travail puis décède d’un accident. Les enfants sont presque grands mais elle reprend divers travaux pour leur assurer un meilleur confort. « C’était ainsi et je trouvais cela normal » conclut-elle.
Et puis, les choses bien ordonnées, la retraite parvenue, Suzette se découvre une âme de voyageuse. C’est sa fierté : « Je suis parti aux Amériques, au Canada, en Italie, hollande… Avec mon argent sans rien demander. J’en ai bien profité. Ce sont de bons souvenirs. Je ne suis pas malheureuse » nous livre ce petit bout de femme au caractère bien trempé, à l’obéissance parfaitement organisée et qui a appris à regarder son passé sans nostalgie mais la certitude d’avoir bien agie.
Alors, bien sur, quand on revient sur le quartier de son enfance, celui de la Cité Bel Air, ses yeux se figent, son corps ramassé sur le fauteuil comme des feuilles jaunies dans une cour d’école, son digne mutisme nous signifient combien les temps ont changés. Si les amours de Barnabé peuvent être beaux, et ils le sont, ils sont aussi un jardin que les vertus et la tâche entretiennent et rendent ainsi plus supportables.

Presque deux heures sont passées. Suzette sait qu’elle a d’autres choses à raconter et nous demande si on va revenir. « Oui, madame Graffeille » lui répond le caméraman qui la film, Francis Desage. Autour de nous les spectateurs, résidents et personnels sont délivrés du silence imposé. L’humeur est badine. D’un siècle, l’autre, le voyage peut continuer.

 

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Photos et texte : Pascal SERRE. Avec le concours de la Ville de Boulazac